Corée du Nord, les causes d’une nouvelle guerre froide.

La marche du monde on 20 May , 2016
L’actuel dirigent de la République Populaire Démocratique de Corée (RPDC) Kim Jung-Un a lancé, le 6 février dernier, un test d’ogive nucléaire, malgré les sanctions internationales. Ce dernier événement remet sous le feu des projecteurs le curieux état qu’est la Corée du nord qui devient une menace de plus en plus dangereuse.

Les fondements de la menace nord-coréenne :

Pour comprendre les tensions actuelles, il faut remonter le temps et ainsi découvrir les fondements des agitations des derniers mois.

Commençons d’abord notre retour vers le passée par l’invasion japonaise de la péninsule coréenne en 1910 qui poussera à une révolte de la Corée près de 30 ans après. En 1945, après la défaite de l’empire du Japon, la Corée devient un territoire de combats entre puissances, plus ou moins masqué. Effectivement, dans ce contexte de guerre froide, l’URSS et les États Unis s’affrontent par delà du 38° parallèle. L’administration militaire étasunienne organise des élections en mai 1948 et met en place un gouvernement à Séoul, au sud. En réponse des communistes, le 18 juillet 1948, est officiellement créée la République Populaire Démocratique de Corée dont la capitale est Pyongyang, au nord. Kim Il-sung, héros de la révolution anti-japonaise ainsi que dirigent de l’armée révolutionnaire populaire coréenne (ARPC) devient le fondateur de ce jeune état communiste et en prend la tête en tant que secrétaire général du Parti du Travail de Corée (PTC), seul parti autorisé.

En 1950, le nord envahit en grande partie le sud, c’est le début de la guerre de Corée. Dans ce contexte de guerre froide, les États Unis interviennent sous couvert de l’ONU, c’est ainsi que la contre-offensive du sud faillit venir à bout du nord. Mais c’était sans compter sur les aides militaires et économiques des alliés communistes de la Corée du nord : l’URSS et la Chine. Près de 3 ans après le début des conflits un front se stabilise près de l’ancienne frontière entre les deux Corées. En 1953, les deux pays signent l’armistice, créant ainsi une zone démilitarisée de 4km de large tout du long de la frontière. Bilan de cette guerre qui fini par un “statut quo ante bellum” : 3 millions de morts.

Après la guerre, Kim Il-sung met en place une véritable dictature très autoritaire de type stalinienne, en éliminant les cadres du parti unique, le PTC dans la zone nord de la péninsule.  Il instaure petit à petit l’idéologie Juche, s’inspirant du modèle communiste.  Celle-ci est « une nouvelle idéologie révolutionnaire originale », d’où découle la politique de Songun, qui donne la priorité à l’armée.  Effectivement, la RPDC se replie sur elle même, ferme ses frontières et augmente les moyens des militaires, si bien qu’aujourd’hui la Corée du nord est le pays le plus militarisé du monde. Le nord s’industrialise alors et cherche ainsi à obtenir une autosuffisance d’un point de vue politique et militaire d’abord, puis économique. Cependant cette volonté d’indépendance provoque un effondrement de l’économie qui conduit à de nombreuses famines (la plus grave a lieu en 1997 : entre 1,5 millions et 3,5 millions de morts de faim ou de maladies liées à la famine, sur une population de 22 millions d’habitants) et des manques très importants dans de nombreux domaines (énergétique notamment).

Après la mort du “Président éternel” Kim Il-sung en 1994, son fils Kim Jong-Il accède au pouvoir, la Corée du nord devient alors l’unique dynastie communiste de l’histoire de l’Humanité. A partir de 2002, celui-ci encourage la libéralisation de l’économie, permettant une timide amélioration de la situation économique nord-coréenne. Cette nouvelle politique économique a été accélérée depuis que le troisième fils de Kim Jong-Il, Kim Jong-Un, à 27 ans, accède aux pouvoirs suprêmes (“Grand Successeur”) en 2011 lorsque son père meurt. Avant cela et après l’attaque cérébrale de son père en 2008, il est rappelé de ses études en Suisse, peu à peu il est mis en avant.  En effet, en 2010 il est nommé général 4 étoiles et vice-président de la commission de défense nationale alors qu’il n’a aucune compétence militaire.

Le leader nord-coréen Kim Jong Un applaudit au cours de la deuxième réunion du personnel de sécurité de l'Armée populaire coréenne (KPA ). Photo non datée publiée par Korean Central Nouvelles Agence de la Corée du Nord ( KCNA ) à Pyongyang 22 Novembre 2013.Le leader nord-coréen Kim Jong-Un applaudit au cours de la deuxième réunion du personnel de sécurité de l’Armée populaire coréenne (KPA). Photo non datée publiée par Korean Central Nouvelles Agence de la Corée du Nord ( KCNA ) à Pyongyang 22 Novembre 2013.

La nouvelle Guerre froide en Corée :

En l’absence de traité de paix les 2 Corée sont toujours officiellement en guerre. Aussi depuis la fin de la guerre, le nord le rappelle en lançant des sursauts agressifs à ses voisins japonais et sud-coréens ainsi qu’aux américains. Par exemple, le nord organise en janvier 1968 une attaque du palais présidentiel sud-coréen à Séoul par des commandos du nord ; la même année, le navire espion américain le Pueblo est arraisonné dans les eaux nord-coréennes. Entre 1970 et 1990, le régime fait creuser plusieurs tunnels sous la frontière dans le but d’une éventuelle invasion, mais ce projet est du moins officiellement annulé.

En plus des tensions politiques avec le Japon, la Corée du Sud et les USA, la Corée du nord mène une guerre dans un but économique.  On appelle “Guerre du Crabe“, le conflit maritime inter-coréen qui a lieu depuis 1967  autour de la “Northern Limit Line“, imposée par l’ONU et contestée par le nord. Les territoire marins que revendique le nord sont riches en crustacés et donc convoités pour la pêche.

Le 23 novembre 2010 a lieu l’incident le plus grave, à ce jour, de cette crise des Corée. Le régime nord-coréen bombarde l’île sud-coréenne de Yeonpyeong, revendiquée par le nord. Cet agression directe répond, selon le KCNA (agence de presse gouvernementale du nord), à des manœuvres militaires menées par le base sud-coréen de l’île. C’est ainsi que ces échanges de tirs d’obus entre les deux Corée entraînent un accroissement des tensions déjà énormes entre les deux pays.

Recherches et aboutissements atomiques :

Les premières recherches nucléaires nord-coréennes ont lieu en 1965, avec l’aide de son allié l’URSS, Pyongyang met en place un réacteur nucléaire à Yongbyon. L’URSS fournit le savoir-faire scientifique, la Corée du Nord elle fournit l’uranium qu’elle tire de ses gisements naturels.

C’est en 1980 que commence réellement les recherches concernant l’arme atomique, malgré le fait que Kim Jung-Sung signe en 1985 le Traité de non-prolifération nucléaire (TNP). Cependant, les services secrets américains de Reagan découvrent l’existence d’un troisième réacteur nucléaire la même année. Entre 1992 et 1993, sous pression internationale, Pyongyang autorise l’inspection de son complexe nucléaire par l’AIEA (Agence internationale de l’énergie atomique). Cependant l’Amérique accuse toujours, preuve à l’appui,  la Corée de nord de financer un programme clandestin. C’est pourquoi le régime décide de se retirer  du TNP en janvier 2003.

Libéré d’un traité international, la RPDC continue ses recherches dans le domaine nucléaire. Les tensions montent d’un cran en 2006 avec le premier essai nucléaire souterrain le 9 octobre, d’une puissance de moins d’un kilotonne. Rapidement le conseil de sécurité de l’ONU met en place des sanctions qui isolent le pays. Malgré cela, le 25 mai 2009, a lieu le second essai nucléaire nord-coréen, une bombe A, aussi puissante que celle de Nagasaki et d’Hiroshima. Selon les Etats-unis, cette bombe  serait lancée par un missile balistique Taepodong-2. Celui-ci a une portée d’environ 6 000 km, c’est à dire qu’il serait possible d’atteindre le territoire américain (Alaska) en plus des autres nations voisines de la péninsule. Pour la première fois, les alliés historiques du régime, la Russie et la République démocratique de Chine condamnent le lancement  avec l’ONU.

Avec l’arrivée de Kim Jung-Un au pouvoir, le budget limité du pays se concentre sur les recherches atomiques. Ainsi en décembre 2012, la RPDC  parvient lancer la fusée Unha-3, mettant en orbite un “satellite de communication” selon le régime. Néanmoins cette fusée ayant des caractéristiques très semblables au missile balistique Taepodong-3, la communauté internationale soupçonne la Corée de Nord de faire ici un test maquillé dans un but totalement militaire. Le 12 février 2013, la KCNA annonce un troisième essai nucléaire souterrain. Le présentateur déclare ouvertement que cet essai “allait être dirigé vers notre ennemi les USA”. En mai 2015 enfin,  l’agence officielle  communique un premier lancement sous-marin de missiles balistiques. “C’est hors de porté des Nord-coréens” déclare un responsable d’étude nucléaire australien, cependant  si cette affirmation était vrai, le régime pourrait  frapper n’importe où et n’importe quand. Une possibilité que l’on souhaiterait impossible…

Depuis le début d’année 2016 le régime nord-coréen de Kim Jung-Un passe à la vitesse supérieure dans le domaine nucléaire et multiplie les tests ainsi que les provocations. Ainsi le 6 janvier Pyongyang  déclare avoir testé avec succès une bombe à hydrogène (ou bombe H), propos immédiatement nuancé par les scientifiques stipulant qu’il ne s’agirait “que” d’une bombe à fission dopée, de puissance entre 6 et 9 kt. La communauté international et l’ONU s’indigne de ce quatrième essai nucléaire  et sanctionne plus durement le pays économiquement. En réponse aux sanctions la RPDC fait une série de lancements de missiles plus ou moins puissants depuis février. Le 18 mars, à l’occasion du lancement de deux missiles de moyenne portée, Kim Jung-Un annonce un cinquième essai d’ogive nucléaire imminent.

Quelle analyse faut-il en faire ?

Le 16 mars 2016 Otto Warmbier, un étudiant américain de 21 ans est condamné pour “crime contre l’Etat” par le régime à 15 ans de travaux forcés. Il aurait été filmé essayant d’arracher une affiche de propagande dans son hôtel à Pyongyang. Le 26 mars, le Nord diffuse une vidéo de propagande simulant l’explosion d’une bombe atomique sur la capitale américaine, Washington.  Il s’agit toujours et encore de bravades du régime contre son “ennemi de toujours” les États-Unis.

Vidéo de propagande nord-coréenne publiée par l’agence de presse officielle du régime montrant les exploits de l’armée contre ses ennemis les USA et le Japon ainsi que vers 2mins20 une attaque atomique détruisant la capitale étasunienne.

poster_propagande_koreaAffiche de propagande nord-coréenne montrant le Capitole de Washington détruit sous les missiles ainsi que les drapeau américain en lambeaux.

Comment expliquer un tel comportement aujourd’hui,  près de 30
ans après
la fin des hostilités entre l’est capitaliste et l’ouest communiste ? Cependant c’est bien dans un contexte de guerre froide que nous nous trouvons aujourd’hui. La République populaire démocratique de Corée ne cesse de provoquer et de menacer les USA. Mais il est légitime de se demander pourquoi Kim Jung-il agit-il ainsi. Selon moi, cela ne tient plus de la volonté idéologique de promouvoir le communisme de la part du dirigent nord-coréen, qui a fait ses études en Suisse et a vécu des années sous le modèle occidental. Il souhaite vraisemblablement que le pays de son grand-père, de son père et le sien soit reconnu et entendu d’un point de vue international. Il veut que la Corée du Nord existe aux yeux du monde.  C’est pourquoi il cherche à faire peur, il est ainsi sous le feu des projecteurs. Agissant de la sorte, la RPDC existerait dans un monde resté dans les années 1960, mais a-elle sa place dans le monde du XXIème siècle, à l’heure de l’international (sans “E”) ?

kim-jong-un - Copie

De plus il est certain que si les États-Unis succombaient aux provocations du régime et déclareraient la guerre au Nord, celui-ci serait complètement écrasé par la superpuissance américaine.Il s’agit d’une hypothèse très peu vraisemblable de la part du président Obama qui ne veut certainement pas lancer son pays dans une guerre ouverte.  Effectivement Obama reste très prudent quant  à sa politique extérieure, dans la dernière ligne droite de son mandat. Si bien que les États-Unis, ancien arbitre du monde semble abandonner la question nord-coréenne. D’autant que le régime de Kim Jung-Un n’est plus soutenu par ses alliés historiques qui sont la fédération de Russie et la République populaire de Chine, qui partagent des frontières avec la RPDC.

De fait, la Russie de Poutine n’a plus rien de soviétique et ne cherche pas du tout à avoir affaire avec ce petit pays gênant. Il est aussi pensable qu’elle cherche à se détacher de cet ancien allié qui devient de plus en plus encombrant. La Russie a néanmoins une part de responsabilité dans le conflit puisque aux temps “glorieux” de l’URSS elle a aidé au commencement des recherches atomiques.

La Chine, elle, voit d’un mauvais œil les tensions dans la région qui pourraient nuire a ses intérêts économiques. Depuis son ouverture économique la Chine se rapproche de la Corée du Sud, en témoigne la volonté du président chinois Xi Jinping de ne pas rencontrer Kim Jung-Un alors que, depuis sa nomination en 2013, il a déjà vu un peu moins d’une dizaine de fois son homologue sud-coréenne, Park Geun-Hye.

Malgré ses différents, la Chine reste le principal partenaire diplomatique (elle évite de trop grande sanction de l’ONU avec son veto) et économique (90% des besoins énergétiques, 80% des produits de manufacture, 45 % des produits alimentaires selon l’Express). C’est pourquoi Kim Jung-Un ne peut trop braver le puissant Empire de Milieu au risque de tout perdre. De même la Chine ne souhaite pas la fin du régime qui sert de “pays tampon”, permettant de s’écarter géographiquement de la Corée du sud, sous influences américaines. D’un point de vue géopolitique, Pékin se méfie des 30 000 soldats étasuniens postés sur le territoire sud-coréen et réalisant régulièrement des exercices militaires en collaboration avec le Sud et le Japon en prévision  d’une “attaque communiste”. C’est pourquoi Xi Jinping a une politique diplomatique très hésitante sur la question nord-coréenne.

Ainsi même si la Chine invite, en façade du moins, son protégé nord-coréen a rejoindre la table des négociations et à stopper  ses ambitions nucléaires, elle fournit le matériel et le financement nécessaires au fonctionnement du régime  et donc aux recherches atomiques. De plus l’Empire de Milieu use de sa place de membre permanent au Conseil de Sécurité de l’ONU et peut ainsi utiliser son droit de veto contre d’éventuelles sanctions ou agissements à l’encontre du régime nord-coréen.

C’est pourquoi avec d’une part un dictateur voulant assurer son autorité, d’autre part avec l’ancienne superpuissance qui semblait maître de la diplomatie mais maintenant absente et effacée  et d’une autre part la puissance amie voulant l’utiliser comme bouclier, la question bouillante de la Corée du nord ne risque, selon moi, de ne pas se résoudre de sitôt. C’est un problème, d’abord mineur, qui a prit de l’ampleur par la force des choses et risque maintenant de pousser les pays dans un conflit ouvert pouvant entrainer la région et le monde à la guerre.

BOUHIER Pierre