« Ma salle de classe ? C’est Helsinki !”

Les ambassadeurs nationaux du projet Future Classroom Lab se retrouvent deux fois par an dans un double objectif : mutualiser, enrichir leur travaux respectifs d’inspirations venues des 15 pays membres et poursuivre une mission commune de développement du projet. Après leur participation remarquée à la conférence européenne EMINENT17, c’est la Finlande qui a été choisie pour accueillir la rencontre « de printemps » (- 17°C quand même en arrivant dans la capitale Helsinki !) les 1, 2 mars 2018.

Les pays représentés : Autriche, Belgique, République Tchèque, Danemark, Estonie, Finlande, France, Hongrie, Malte, Norvège, Portugal, Espagne.

Partages et stratégie commune, +1 pour le Portugal !

Chaque ambassadeur a pu présenter le contexte national dans lequel se déroule le projet FCL, ses missions construites avec son ministère de l’Éducation (rappelons qu’en France, le projet FCL est soutenu par la Direction du Numérique pour l’Éducation) mais aussi les avancées obtenues sur le développement du réseau des ambassadeurs académiques (un terme plutôt franco-français mais c’est l’idée), sur la communication à différentes audiences ou encore l’émergence de « laboratoires pédagogiques » FCL.

Évidemment, les avancées sont très différentes selon les pays mais citons tout de même au moins le Portugal et ses 36 FCL répartis sur tout le pays, ses 20 ambassadeurs déchargés d’enseignement à 50% pour accompagner le développement de ces learning labs grâce à la méthodologie du « Toolkit » (qui d’ailleurs est sur le point de se refaire une beauté, nous en reparlerons !). Il faut dire que, suite à une récente réforme, le Portugal s’est doté d’outils d’autonomie pédagogique intéressants, à l’échelle de l’établissement : 25% de l’emploi du temps des élèves est, dans le contenu comme dans la forme, au libre choix de l’équipe pédagogique menée par le chef d’établissement, réduisant de fait l’appétit, décris comme ogresque (« s’il est permis de risquer un mot pour rendre une idée juste », comme dirait Balzac) des anciens programmes. Cela laisse ainsi de la place à divers projets identifiés comme pertinents au regard du contexte de l’établissement, comme par exemple la création d’un espace d’innovation pédagogique et l’aménagement des espaces et des temps scolaires.

Étude auprès des chefs d’établissement portugais sur la raison d’être de ces laboratoires pédagogiques – résultats : en première position, ce sont des lieux de promotion des nouvelles façons d’enseigner et d’apprendre

Faire se côtoyer à l’École ce qui marche… et ce qui marche mieux !

Bien sûr le moment le plus attendu par les participants était la visite de deux écoles primaires, à l’opposé l’une de l’autre, dans la proche banlieue d’Helsinki.

 Lauttasaari School

Après avoir chaussé les mondialement connues chaussons bleus de protection (et oui, les enfants enlève leur chaussures pour… mieux apprendre, selon une étude britannique !) La directrice de la Lauttasaari School nous accueille dans ce qui leur sert de gymnase mais aussi de lieu de rassemblement (manifestations, spectacles,…). Nous comprenons que cette partie de l’école est en fait une annexion récente d’espaces de bureaux, pour faire face à l’expansion rapide de la population dans ce quartier populaire proche du centre de la capitale.

Dans ce contexte, le nécessaire réaménagement des espaces pour en faire un lieu d’éducation, a permis (grâce à de bonnes décisions que l’on appelle toutes et tous de nos vœux dans le projet FCL) une réflexion collective d’enseignants, de parents, d’élèves, de designers et de représentants des pouvoirs publics, sur la façon dont l’environnement peut soutenir le nouveau curriculum mis en place en Finlande. Ce dernier a en effet récemment intégré le phenomena-based learning, une pédagogie transdisciplinaire dans laquelle l’approche holistique des phénomènes du monde réel constitue le point de départ des apprentissages.

Une douzaine d’enseignants, parmi les quarante que compte l’école, se sont ainsi portés volontaires pour mettre en œuvre une pédagogie innovante dans ces nouveaux espaces (bien sûr, l’objet de cet article est bien de préciser ce court moment de novlangue que la lectrice ou le lecteur avertis n’auront pas manqué d’identifier) :

  • Les « classes » (ou groupes), constituées par niveau scolaire homogène, ont un très fort effectif, autour de 50 élèves, mais sont attribuées à deux enseignant.e.s aidé.e.s d’adultes (assistant.e, stagiaire,…) qui co-conçoivent et co-animent l’ensemble des activités scolaires de l’année pour le grand groupe.  Les espaces ont été conçus en conséquences : larges et attenants. Il n’y a pas de couloir à proprement parler et chaque grand groupe se voit attribuer trois espaces, ouverts, confortables, complexes et souples, à l’intérieur desquels il vit « comme à la maison », selon une programmation à la semaine imaginée par la micro-équipe enseignante.
Pendant qu’une partie de la double classe travaille sur une application d’apprentissage ludique des mathématiques…

… l’autre partie revient, toute fraîche d’une séance de hockey dans la cour.

Tutorat individuel pendant que le grand groupe est sous la responsabilité de l’autre enseignante. Cela sent la remédiation…

  • La technologie est peu visible, la visionneuse fait un tabac pour partager simplement les travaux « analogiques », peu de vidéoprojecteurs, aucun interactifs, des laptops mis à disposition par l’école si les élèves (et leurs parents) ne veulent ou ne peuvent pas apporter leur matériel (#CBYOD – Choose (not) to Bring your Own Device). Cependant cette technologie discrète et intégrée a clairement permis, dans le moment d’école dont j’ai été témoin, l’autonomie d’une partie des élèves, libérant les enseignantes pour l’accueil, l’organisation de la tâche collective suivante et le moment de médiation individuelle. 
  • N’étant pas un spécialiste du primaire, je ne peux me prononcer sur les méthodes pédagogiques employées mais ce que l’on ressent au contact des enfants, c’est un écosystème bienveillant et chaleureux, proche de la maison idéale (que sûrement tous les élèves n’ont pas) et un immense terrain de jeu offert aux élèves comme aux enseignants engagés, pour l’apprentissage par la recherche, les projets et les approches holistiques de problèmes (ou de phénomènes pour reprendre le terme mis en avant par le nouveau curriculum finlandais). 

Dans ces espaces ouverts, les grands casiers – jouent à la fois le rôle de dressing, de cloisons et de balise, pour indiquer à chaque élève qu’il possède – et appartient à – un lieu précis. 

il y a-t-il un meilleur espace de travail que le sol pour avoir une vision d’ensemble de tous ces journaux ?

Enfin, comme je l’ai dit, nous avons visité la partie récente de l’école, dans laquelle les cours sont organisés en co-intervention par des enseignants volontaires. Cela signifie que les ¾ de l’école ne bénéficie pas (encore) de ces aménagements, ni nécessairement de ces méthodes pédagogiques. Pour autant, selon la directrice de l’école, de nombreux échanges ont lieu lors du conseil d’école et les meilleures idées (pédagogiques, éducatives ou matérielles) sont diffusées assez naturellement dans la partie de l’école plus classique, qui le devient par conséquent de moins en moins. C’est ainsi que se côtoient au sein de la même école, des initiatives dont l’efficacité a été validée par la communauté éducative (ce qui marche) et des expérimentations grandeur nature pour améliorer encore l’enseignement (ce qui pourrait marcher encore mieux).

« Ma salle de classe ? C’est Helsinki ! »

« Helsinki is my classroom ». Ce slogan nous a été proposé à l’entrée de la Kalatasama School, la seconde école qu’il nous a été offert de visiter. Nous sommes accueillis dans la salle des profs, que dis-je la salle des personnels, ou peut-être mieux, la salle des adultes de la maison. Cette dernière, qui, fut-elle un salon de thé ou un restaurant, n’en aurait pas à rougir, est destinée en effet aussi bien aux professeurs, qu’aux personnels non enseignant ou encore aux « opérateurs locaux ». On y vient pour se détendre, discuter, se restaurer… Mais pas pour travailler, non, il y a des espaces pour ça, voyons !

Les caractéristiques architecturales de l’école répondent – là encore – à des priorités pédagogiques :

  • Des espaces d’apprentissage ouverts et flexibles : on retrouve d’ailleurs les différents types d’espaces mentionnés par la designeuse Rosan Bosch ou le projet Archicl@sse (dans son diaporama disponible sur Eduscol) : feu de camp, forum, point d ‘eau, cave,… 
  • Un bâtiment intelligent (smart) et éducatif : les câbles, tuyaux et autres machineries sont visibles… et schématisés sur les murs du rare couloir, comme une nouvelle occasion d’apprendre,
  • L’apprentissage par les phénomènes (ou Phenomenon based learning, voir plus haut),
  • Le rôle actif des élèves dans les apprentissages, 

  • La coopération, le « travailler ensemble »,

  • L’enseignement inclusif (un concept à creuser…).

Espace central autour duquel les activités pédagogiques s’organisent. Des salles plus « classiques » sont réparties tout autour pour des travaux de groupe et des activités calmes nécessitant de la concentration.

Toute l’école travaille ensemble. Les enseignants développent, comme dans la première école, des méthodes d’enseignement par deux ou trois. Il leur est alors plus naturel de demander à leurs élèves de coopérer… Seule une porte sépare le groupe des 1st Year (la première année de primaire) de la partie maternelle. Cela permet de sensibiliser les plus petits et de mener des projets communs maternelle-primaire.

La vision de l’école sur l’usage du numérique ? Elle tient en trois (bonnes) idées :

  • apprendre et résoudre des problèmes ensemble,

  • individualiser l’éducation et le développement des enfants,

  • s’approprier son apprentissage. 

Autour des espaces centraux qui peuvent accueillir une cinquantaine d’élèves, se répartissent différentes salles plus modestes pour des travaux plus calme ou en petits groupes.

A la question bien légitime posée par une collègue ambassadrice « mais les enfants ne partent-ils pas dans tous les sens avec tous ces espaces et toutes ces opportunités ? », le directeur a répondu : « ici les enfants n’ont pas connu d’autres salles de classe, avec les tables et les chaises en rang devant le tableau, c’est leur environnement naturel pour apprendre et ils apprennent aussi à s’y comporter de façon respectueuse et efficace… »

Si, lors de cette visite, il n’a nullement été question de comparaisons internationales (qui est un métier en soi, faut-il le rappeler ?), cette immersion brève dans une éducation finlandaise authentique vient nourrir le projet Future Classroom Lab en proposant des « tranches d’écoles en action » ou l’on voit en quelques coups d’œil et échanges avec le terrain, s’articuler culture nationale, choix politiques, organisations locales, créativité des encadrants et beauté d’apprendre.

Mais après tout, si les finlandais donnent le sentiment de marcher sur l’eau en terme d’éducation, c’est peut-être aussi parce que leurs rivières sont gelées une bonne partie de l’année !

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